Image Image Image Image Image Image Image Image Image

Inde

titre-inde

Le pays de la démesure

Il y a des chiffres qui n’ont aucune espèce de bon sens : un million, par exemple.

Comment peut-on imaginer tenir dans ses mains mille fois mille dollars? Alors un milliard, c’est un chiffre qui dépasse de très loin notre capacité à l’imaginer concrètement. Un milliard, c’est mille millions, comme dirait le capitaine Haddock. Et c’est pourtant moins que le nombre d’habitants de l’Inde. Je crois qu’en dehors de la quête spirituelle de pacotille, la densité humaine est précisément ce qui attire le touriste qui cherche le dépaysement. Partout où le regard se pose, il y a quelqu’un qui mange, dort, travaille, cuisine ou se livre à des activités qu’on réserve chez nous à des lieux plus privés. Tous ces gens font du bruit, et le maelström de monde s’accompagne aussi d’odeurs. Bref, l’Inde, c’est beaucoup de tout. Je voudrais bien dire que je m’en viens à la rencontre de l’autre, la vérité c’est qu’il serait pas mal difficile à éviter.

 

ico-inde-6juillet

Il pleut

Une des choses que les étrangers aiment bien dire du Canada, c’est que les Inuits, qu’ils appelent généralement des Eskimaus, ont une vingtaine de façon de nommer la neige. En Inde, je me sens comme ce Français de passage chez nous qui se cache de la petite neige qui pique ou s’extasie devant le gros flocon qui flotte: je manque de mots pour décrire l’eau qui tombe du ciel. Je fouille dans mon dictionnaire de synonymes et laisse échapper un ricannement en voyant l’insignifiante « averse » et le ridicule « crachin ». Ce que vomissent les nuages noirs qui flottent perpétuellement au dessus de nos têtes n’a rien à voir avec ma pluie ordinaire. Je trouve « diluvien » et « torrentiel » et comprends pourquoi ces mots ont été inventés. Parfois, il pleut tellement que je ne serais pas surpris de voir passer les animaux deux par deux. Il y a tellement d’eau dans les rues que des quartiers entiers sont fermés. Comme nous avons peu de temps, cette contrainte météorologique nous fait faire des contorsions impossibles à l’horaire de tournage. Mais il n’y a pas de miracle à espérer, c’est la mousson, et on doit se mouiller. Tout à l’heure, alors que nous peinions dans le traffic de Bombay, j’ai vu une scène qui restera gravée dans ma mémoire et qui illustre bien la démesure climatique propre à ce pays tropical. Un boulevard, qui descend des hauteurs jusqu’à nous, est tranformé en une rivière au pied de laquelle se ramasse un immense bassin d’eau. Profitant de l’aubaine, les enfants des environs s’y retrouvent pour s’y baigner dans des grands éclats de rire pendant qu’à côté d’eux, des adultes se lavent flambants nus.

Métier : éplucheur de foin

ico-inde-12juillet

La demesure

Forcément, quand on travaille à un documentaire sur le corps, il faut s’attendre à voir des comportements et des transformations corporelles extrêmes, du genre qui provoque des plissements de yeux et des rictus involontaires. J’ai vu pas mal de monde se faire tatouer, percer, scarifier et même brûler, et mon ouverture d’esprit a souvent été mise à rude épreuve. L’une des règles d’or du journalisme est de poser les questions simples, que tout le monde est susceptible de se poser en voyant le reportage. Je ne compte plus les fois où j’ai demandé « Combien ça coûte? » ou bien « depuis combien de temps est-ce que vous faites cela? ». Dans cette série, où on côtoie souvent l’étrange chez l’étranger, la palme va à la toute simple question suivante : « Pourquoi? »

Aujourd’hui, je suis chez une femme qui a des cheveux tellement longs qu’il faut faire attention de ne pas la suivre de trop près pour ne pas marcher dessus. Elle habite dans une banlieue de Bombay, vient d’avoir un bébé, son mari est électricien ou plombier, je ne sais plus trop, et elle me sert une banale tasse de thé dans son salon ordinaire. La seule incongruité lui pend du cuir chevelu. Je fais un calcul rapide. Si on mettait chacun de ses cheveux bout à bout, on pourrait couvrir la distance entre Montréal et Québec. Mais bon, si on mettait ses cheveux bout à bout, elle n’aurait plus de cheveux. Les microphones sont installés, l’éclairage est ajusté, tout le monde est en place et je pose ma question magique : « Pourquoi? » La réponse ne se fait pas attendre : « Parce que j’aime ça. » Après un petit silence, j’essaie bien une ou deux autres questions, mais l’essentiel est dit. « Parce que j’aime ça. » Il faut vraiment que je lise plus loin que la première page des manuels de journalisme si je veux continuer à pratiquer ce métier.

Les secrets de Sainte-Souris

Dans le ventre de Ganesh

ico-inde-12juillet

Le ventre plein

Après une semaine passée sous la pluie à ne pas assez manger ni dormir, survient une accalmie inattendue.

Ce matin, nous nous sommes levés à l’aube. Entassés avec nos valises dans le camion de production, nous sommes trop brûlés pour parler. Presque en silence, nous transférons les caisses d’équipement sur des chariots d’aéroport et passons les étapes bureaucratiques qui nous séparent d’un dodo dans l’avion. Le douanier, forcément moustachu, inspecte nos passeports en dodelinant de la tête, puis nous les rend avec le visage fermé de l’obstiné obtus qui sert de garde-fou à la nation. Il est catégorique. Nous ne pouvons pas retourner chez nous. Il nous réfère à un autre moustachu qui fait le relais jusqu’à un troisième qu’on devine plus important que les deux premiers par son apathie et son gros ventre. Ça se confirme, il nous manque une petite étampe qu’il fallait ramasser à l’arrivée, et cette dangereuse omission nous rend suspects. L’avion partira sans nous. Ce qui nous fait une journée de congé.

Le passeport dûment estampillé par d’autres moustachus, nous errons dans les rues de Bombay où, pour une fois, il ne pleut pas. J’achète des cartes postales de paysages que je n’ai pas vus, nous dormons un peu et finissons la journée par une longue marche sur la croisette. Dans un restaurant clinquant, nous mangeons et buvons un peu trop, comme il se doit quand on est en vacances. Puis nous rentrons à l’hôtel, en regardant bien où l’on pose les pieds pour ne pas écraser l’un des nombreux enfants qui dorment sur les trottoirs.

Nautilus Moins

Densément peuplé tu dis ?